Lundi 26 octobre 2009 1 26 10 2009 22:46

TOUTE LA MAISON TREMBLE

 

 

 

            Sur la photo n°1 nous sommes à la vigne. Ce doit être en juillet et pourtant le raisin (des grains immenses) est mûr à en éclater. A nos visages je peux me faire une idée de l’année mais je ne me souviens pas du moment où la photo a été prise, je ne me souviens plus des noms qui vont avec les visages et je suis bien incapable d’expliquer pourquoi, sur la photo,

 

            nous sommes suspendus en l’air comme des ballons qui auraient juste perdu assez d’hélium pour flotter en équilibre au-dessus du sol. Je ne me souviens pas d’avoir jamais sauté aussi haut, c’est étrange.

 

            Alors j’essaie de sauter à pieds joints, aussi haut que possible. Je bats l’air des mains, à la recherche d’un appui. J’essaie, je saute encore. Ce n’est pas terrible. Je ne vais pas haut. Après chaque saut le choc des pantoufles sur le tapis produit un son brutal ; surtout, le retour de mon corps sur le sol fait trembler toute la maison. Le plancher souffre et craque, dans les armoires la vaisselle tinte, la soupière tressaille comme un gros cœur plein d’amour,

 

            je me souviens d’un tremblement de terre au Valais, quand était-ce déjà ? Une petite secousse, juste de quoi faire tomber les tableaux des murs.

 

            Je saute encore. J’essaie de profiter de la demi-seconde où je suis en l’air pour écarter jambes et bras comme des ailes, ou pour imiter cette position bizarrement prostrée que j’ai sur la photo n°1. Mais rien n’y fait, je ne vais jamais si haut et le choc du retour au sol fait trembler toute la maison, tout tremble, les bibelots sur la commode dansent une valse brutale, et ce bruit !

 

            Je me souviens d’ailleurs d’un bal, je crois que c’était du côté d’Yverdon,

 

            je me souviens aussi d’un tremblement de terre à la télévision, dans quel pays déjà ? Une ville immense, rayée de la carte.

 

            Toute la maison tremble. Jamais je n’arriverai à sauter aussi haut que sur la photo n°1. Est-ce parce que je suis un vieil homme ? Mais, même jeune, je n’ai jamais sauté si haut, ce n’est pas possible, et pourtant cette photo, il y a là une énigme, à résoudre en sautant. Encore une fois mon corps retombe sur le sol dans un fracas

 

            qui la fait sortir de sa cuisine. Mais qu’est-ce que tu fabriques ? Eh bien tu vois, que j’explique, eh bien tu vois, je saute. Tu sautes, qu’elle dit, tu sautes, mon Dieu mais tu veux nous faire écrouler la maison ? Regarde-moi ça ! Voilà qu’elle crie, elle pleure presque de colère et d’inquiétude. Regarde-moi ça : je remarque seulement les objets qui dansaient sur la commode et qui gisent à présent au sol, brisés, le portrait étonné de ma mère, le petit chameau en bois ramené de quel voyage, déjà ?, les statuettes africaines, le cendrier devenu inutile depuis que le médecin m’a dit d’arrêter, le petit miroir, les Dinky Toys de collection, tout est dans l’éparpillement et la tristesse. Mais regarde-moi ça ! Tout est fichu.

 

            Je lui explique que j’ai ouvert au hasard une page de l’album et que je suis tombé sur cette photo, là, cette photo, tu vois bien que nous sommes tous à sauter comme des kangourous. Il y a là quelque chose de bizarre, il y a une énigme à résoudre.

 

            Tu n’en feras jamais d’autres, dit-elle en se baissant, avec toutes les peines du monde, jusqu’au sol où elle ramasse les objets brisés. Elle se relève en s’appuyant au dossier d’une chaise et dépose son butin sur la table, à côté de l’album. Elle a oublié quelques éclats de verre qui luisent d’un éclat pâle à nos pieds.

 

            Qu’est-ce que c’est que cette photo ? Elle ajuste ses lunettes mais c’est trop tard ! La photo n°1 a mystérieusement disparu, elle est devenue

 

            la photo n°2, sur laquelle nous sommes enfants. Nous sommes habillés ainsi que l’on habillait les enfants à l’époque, avec ces petits shorts Adidas et des t-shirts aux couleurs vives, désuètes. Nous jouons dans l’eau d’une rivière, les pieds dans la vase, près de la rive mais l’eau nous arrive quand même aux cuisses.

 

            Il n’y a pas d’adultes pour nous surveiller ; sur cette photo nous jouissons d’une liberté que, dans la vie, nous n’avons jamais connue.

 

            C’est étrange : sur cette photo n°2 l’eau monte, très lentement.

 

            Je ne me souviens pas du moment où la photo a été prise, je ne reconnais pas l’endroit. C’était l’été, voilà tout ce que je peux dire,

 

            L'été où l’Argentine a gagné la Coupe du Monde.

           

Par salsifis
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Mardi 5 mai 2009 2 05 05 2009 14:00
Tant qu'à diversifier ce blog, allons y franchement

J'ai passé il y a peu un extraordinairement chouette week-end à Strasbourg, avec des copines formidables. Et à Strasbourg, il y avait un petit bout d'homme de quatre ans et demi, bourré d'imagination et d'humour, qui voulait que je lui raconte une histoire. Il m'a sacrément aidé à l'emmancher, cette histoire. Et comme elle a plus à mes fils et à d'autres enfants que je connais (et comme ça fait un bail que je n'ai rien écrit par ici), la voici telle quelle.

Copiée collée sur word, puis imprimée, les espaces laissés blancs peuvent être illustrés par les enfants en ayant envie, et voilà un après-midi pluvieux d'occupé   (merci tatie pataclop de tes brillantes idées décroissantes

La Planète des dragons



































Il était une fois, aux confins de l’univers, bien plus haut que la lune , plus haut encore que le soleil,  une petite planète entièrement peuplée de dragons.

Ces derniers, pour qui y aurait jeté un coup d’œil peu attentif, paraissaient tous se ressembler,  mais aucun n’était exactement comme son frère, son voisin ou son meilleur ami.












Voyez par exemple Harry Beau. Ce jeune dragon aux écailles molles, gluantes, chatoyant de mille couleurs n’avait jamais de sa vie craché la moindre flamme. Par contre, à chaque fois qu’il riait, s’échappaient de sa bouche des bonbons. A peine pouffait-il que  deux ou trois petits marshmallows  se trouvaient projetés devant lui, un franc éclat de rire et c’était déjà des dizaines de bonbons de taille et formes différentes qui jaillissaient de son sourire hilare. Et quand au printemps, heureux, il riait à gorge déployée, se frappant les cuisses de ses grosses pattes griffues , des centaines, des milliers de bonbons multicolores s’écoulaient en flot, tant et si bien que les bonbons, trop nombreux,  roulaient au sol et tombaient à travers l’univers sur la planète Terre où les petits enfants fêtant le carnaval étaient bien contents d’avoir à les ramasser.



Sur cette planète vivait aussi Lola Kwa. Cette dragonne  sentimentale ne pleurait jamais, car les dragons ne pleurent pas, du moins pas par les yeux. Par contre, à chaque fois qu’elle était émue, de sa bouche se déversaient des larmes fraîches et bienfaisantes. Lorsqu’elle lisait des romans d’amour (elle en était friande), c’était de véritables torrents qui coulaient. Lorsqu’elle serrait contre elle ses enfant en se souvenant à quel point elle les aimait, la rivière ayant source dans sa gueule était presque intarissable. Lola alimentait tous les fleuves, les mers et les océans de la petite planète, mais comme les fleuves, les mers et les océans ne suffisaient pas à contenir ses larmes, le surplus finissait par tomber, à travers l’univers, sur la planète Terre où elles rafraîchissaient les hommes et les animaux, faisaient germer les graines, pousser les plantes, les fruits et les légumes.















Miss Trall était une vieille dragonne d’humeur bougonne et malcommode. Un rien suffisait à déclencher son courroux. Un jeune dragon parlant trop fort et la voilà déjà à soupirer bruyamment. Que sa pelouse vienne à être piétinée au hasard d’un jeu, et elle soufflait, irascible. Quand le dimanche avant midi son voisin jouait du saxophone, elle tempêtait. Tempêtait au sens premier du terme, d’ailleurs, car de sa vieille bouche édentée s’échappaient des rafales de vents et des ouragans. Elle soufflait souvent si fort que le courant, à travers l’univers atteignait la planète Terre, où il apportait aux hommes le soulagement d’un petit vent frais les soirs d’été, la beauté des vagues de la mer, et aux enfants, de quoi jouer avec leurs cerfs-volants.









Le timide et rêveur Antonin Bus, lui aussi dragon de son état, passait sa vie le nez en l’air, à se souvenir de choses existantes et imaginer des choses qui n’existaient pas.  Il faisait tout très lentement, au rythme qui était le sien, en baillant aux corneilles. Et quand il baillait, des volutes blanches et silencieuses provenant de sa bouche se mettaient à flotter devant lui. Ces nuages s’amoncelaient au dessus de sa tête, tantôt léger et filandreux, tantôt, les jours de grand ennui, lourds, menaçants et gris. Au hasard des colères de la vieille Miss Tral les nuages s’en allaient, se culbutaient entre eux, étaient poussés, à travers l’univers, jusqu’à la planète Terre, amenant aux hommes une ombre bienfaisante, aux enfants, des dessins amusants et toujours changeants, aux oiseaux de la barbapapa douce et sucrée à picorer lorsqu’il volaient très haut.







A propos d’oiseau, savez.-vous où ils prennent naissance ? Tout comme les papillons, les abeilles, les libellules, les mouches et tous les autres animaux ayant le pouvoir de voler, dans la panse d’Eloi Zo, dragon aussi, évidemment. Eloi Zo n’avait que 327 ans, c’était le plus jeune habitant de cette planète, encore un bébé.  Et ce tout jeune dragon gazouillait du matin au soir et du soir au matin (bien que ses parents auraient préféré à ces heures-là le voir dormir), expérimentant tous les sons, toutes les gammes, toutes les intonations possibles. S’il poussait de petits cris stridents, des nuées de mouettes prenaient depuis sa bouche leur envol. S’il s’essayait à des vocalises plus graves, des corbeaux et des perroquets s’élançaient. Qu’il lance un fort élégant « Pffffllll », des mouches, des moustiques, des abeilles,… Et les oiseaux et les insectes partaient, dans le souffle du vent ou sur le dos d’un nuage, à travers l’univers, jusqu’à la planète Terre où les hommes les regardaient voler en rêvant de faire de même, où leur vol annonçait l’arrivée ou le départ de l’été, le temps des moissons et celui des semences.





Tant qu’à parler des plus éminents habitants de la planète des dragons, il faut veiller de ne point oublier de mentionner l’étrange monsieur Roland Padaire. Cet intellectuel aux écailles grisonnantes était un inventeur. C’était lui, le père du fil à couper le Kramola (le Kramola était une pâte à tartiner dont les dragons étaient gourmands) et de la roue (invention dont personne ne voyait encore l’utilité, mais qui était fort esthétique). A chaque fois qu’il avait une nouvelle idée, de sa bouche jaillissait une éblouissante lueur d’intelligence qui éclairait tout le ciel alentour. Et quand il s’agissait de grandes idées, la lumière était si vive que le soleil lui-même prenait un jour de repos et laissait le soin à Roland Padaire d’éclairer, à travers l’univers, la planète Terre où les rayons réchauffaient les hommes, éclairaient leurs journées, leur donnait l’envie d’aller se promener ou cultiver leur jardin.
































Pour conclure ce rapide tour d’horizon, il me faut vous présenter Lucas Serolle. Lucas Serolle ne crachait rien du tout, et ce n’était pas faute d’avoir essayé. Lucas Serolle ne ressemblait même pas vraiment à un dragon, mais sa tête ressemblait à une casserole, son dos à une casserole, sa queue à une casserole, ses pattes à des casseroles. Lucas faisait rire les enfants, mais surtout, il était d’une telle gentillesse et d’une telle douceur, que dès qu’un conflit surgissait entre dragons (à vivre si nombreux sur une si petite planète, il n’était pas toujours facile de les éviter), c’était lui qu’on allait trouver. Toujours de bon conseil, il était garant de la tranquillité et de l’amitié qui régnait tout là haut, aux confins de l’univers, bien plus haut que la lune, plus haut encore que le soleil.









Laissons là un moment nos dragons à leurs petites vies, et atterrissons à notre tour sur terre, à Epique plus précisément, et plus précisément encore dans le château du Roi Telet, où vivait beaucoup de monde. Parmi tous ces gens, une famille de chevaliers composée d’un papa chevalier, d’une maman chevalier et d’un petit Arthur chevalier menait une existence heureuse.




































Tous les soirs avant d‘aller dormir, Papa Chevalier racontait à son fils les exploits de ses ancêtres, les dragons combattus, les fabuleux trésors ainsi découverts (il faut savoir que les dragons sont bien souvent gardiens d’un trésor). Lui-même, plus jeune, avait combattu quelques vieux dragons arthritiques et ainsi rencontré une certaine renommée. Hélas, tout ceci appartenait désormais au passé. Des dragons sur terre, personne n’en avait vu depuis belle lurette. Trop de chevaliers chercheurs de trésor les avait trop souvent combattus.

Tous les soirs, Arthur s’endormait pourtant en rêvant d’aventures extraordinaires, de chasse aux dragons, de coffres remplis d’or et de diamants. Il s’imaginait rentrant un jour au château couvert de gloire, riche et fier.




























Arthur parlait souvent de son rêve à son papa. Mais ce dernier avait beau chercher un dernier dragon miraculeusement rescapé, même un très très vieux, un tout petit, un pas très beau, il n’y en avait nulle trace, pas la moindre griffe, pas la moindre écaille à se mettre sous l’épée. Mais comme Papa Chevalier n’était pas homme à renoncer à la moindre difficulté, il eut un jour une idée. Arthur et lui, avec l’aide de Maman Chevalier, allaient construire leur propre fusée spatiale, avec laquelle ils exploreraient tout l’univers. Et foi de chevalier, des dragons, ils finiraient bien par en trouver.

Pendant de longues semaines, de la remise du château, des bruits de marteau, de scie et de chalumeau se firent entendre. Arthur et son père travaillaient assidûment à la réalisation de leur engin. Enfin, le grand jour arriva : tous les habitants du château d’Epique se réunirent pour souhaiter un bon voyage aux deux aventuriers et ce fut le roi lui-même qui enclencha le processus de mise à feu permettant à la fusée de décoller.










































Après un très long voyage où ils visitèrent des planètes désertes et des planètes peuplées d’êtres n’étant pas des dragons, nos deux amis arrivèrent un jour aux confins de l’univers, bien plus haut que la lune, plus haut encore que le soleil. Il y avait là une petite planète, où vivaient des dragons. Ces derniers, pour qui y aurait jeté un coup d’œil peu attentif, paraissaient tous se ressembler,  mais aucun n’était exactement comme son frère, son voisin ou son meilleur ami.

Arthur et son papa atterrirent, et, l’épée à la main, le père devant et le fils derrière, partirent à l’attaque des dragons.
























Assis devant sa porte, le dragon inventeur Roland Padaire prenait le frais. Plongé dans des abîmes de réflexion qui projetaient devant lui un faisceau lumineux semblable à celui d’une lampe torche, il n’entendit pas approcher nos deux chevaliers. Soudain, il entendit une voix enfantine lui crier : « En garde, immonde bête féroce. Nous allons t’attaquer et nous emparer de ton trésor » Surpris, Roland répliqua qu’il ne savait pas exactement ce qu’était un trésor et qu‘il ne savait donc pas si il en avait un. Il ajouta également que par contre il savait que s’il disparaissait, la lumière s’arrêterait de jaillir de sa bouche, que le soleil ne pourrait plus jamais se reposer et qu’il se fatiguerait donc vite, et que, loin là bas à travers l’univers, les hommes auraient froid, qu’il ferait toujours gris et triste.


Penauds, Arthur et son papa rengainèrent leurs épées, bredouillèrent quelques mots, et s’en allèrent un peu plus loin.


























































Ils n’eurent guère que quelques pas à faire avant de se retrouver face à une vieille dragonne occupée, en pestant, à redresser l’herbe de sa pelouse au moyen d’un râteau. Un tel vent s’échappait de sa bouche qu’Arthur et son père avaient du mal à avancer et qu’ils devaient tenir à deux main leurs casques pour éviter qu’ils ne s’envolent.

Le petit garçon cria : « En garde », mais l’ouragan couvrait sa voix. Le père s’apprêtait à lancer un assaut mais Miss Tral , les ayant vu s’avancer , était si furibarde à l’idée que quiconque ce jour là piétine à nouveau sans ménagement son jardin, que le vent redoubla de force. Le chevalier se trouva projeté vivement en arrière, et ce fut Roland Padaire qui vint l’aider à se relever. Le dragon inventeur, riant sous cape, en profita pour lui expliquer qu’il ne savait pas non plus si Miss Tral gardait ce que les hommes appellent un trésor, mais que, si la vieille dragonne disparaissait, il n’y aurait plus jamais, loin là bas à travers l’univers de vagues dansant sur la mer, plus le moindre souffle pour vous rafraîchir quand il faisait trop chaud, plus aucun courant vous amenant une réconfortante odeur de tarte aux pommes au hasard d’une rue.

Le père commençait à se dire que ce périple n’était peut-être pas une si bonne idée, mais, soucieux de ne pas décevoir son fils, il ne dit rien, et ils avancèrent encore un peu plus loin.












































































Plus ils avançaient, et plus le brouillard se faisait épais. Ce fut bientôt une véritable purée de pois, on y voyait guère à deux pas et Arthur tenait fort la main de son papa afin de ne pas le perdre. Soudain, la tête du petit garçon heurta quelque chose; il tendit les mains et palpa pour voir de quoi il s’agissait. « Des écailles, une queue, des griffes, mais ma parole, c’est un dragon ! En garde, vil animal, je vais te pourfendre de mon épée et ton trésor sera pour moi ! » Surpris, le jeune Antonin Bus, ne sachant pas s’il avait affaire à un vrai chevalier où s’il s’agissait juste d’une de ses fréquentes rêveries, bégaya : « Mais…mais… heu… je n’ai pas de trésor, moi… Et puis, si vous me tuez, plus jamais sur terre, loin là bas à travers l’univers, il n’y aura de nuages. Et sans nuages, plus d’ombre bienfaisante, plus de dessins dans le ciel, plus de barbapapa pour les oiseaux d’Eloi » « Qui est donc Eloi ? » « C’est le bébé, assis juste là bas, on ne le voit pas avec ce brouillad, on l’entend seulement. Quand il gazouille, des bécasses et des coccinelles, des abeilles et des hirondelles sortent de sa bouche . Il ne faudra pas le pourfendre non plus, je n’ai jamais vu de trésor à ses pieds. Et sans lui… » « Oui, je sais », rétorqua impatiemment Arthur « loin là bas à travers l’univers, gna gna gna… il n’y aura plus d’oiseau. » Le garçon tourna les talons en entraînant son père.
























































Malgré la réponse excédée qu’il avait faite à Antonin, Arthur commençait à se douter  que ce périple n’était peut-être pas une si bonne idée, mais, soucieux de ne pas décevoir son père, il ne dit rien, et ils avancèrent encore un peu plus loin.
Le brouillard commençait enfin à se dissiper et nos chevaliers marchaient d’un pas plus assuré. Chacun ruminait dans sa tête l’idée d’arrêter là l’aventure et de redescendre, loin là bas à travers l’univers, sur la planète Terre, mais ne savait pas comment en parler à l’autre. Ils furent interrompus dans leurs réflexions par la vue d’une dragonne lisant, assez inconfortablement installée, la tête au dessus d’une fontaine débordant et déversant son surplus en une luxuriante rivière. Roland Padaire, qui, curieux, les avait suivis jusque là les rejoignit et leur dit : « comme vous le voyez, Lola ne crache pas du feu, mais de l’eau, et cette eau, dont le surplus coule, loin là bas à travers l’univers, jusqu’à la planète Terre, tombe en pluie et alimente vos fleuves et vos mers, fait pousser vos récoltes. Quand elle est enrhumée en hiver, ce sont mêmes de petits flocons blancs qui s’échappent de sa bouche, et le spectacle est, ma foi,  assez joli »


































Il y avait plus loin un jeune dragon occupé à jouer au ballon. Avisant que le père, soucieux d’en finir d’une manière ou d’une autre, avait déjà porté la main au fourreau de son épée, l’inventeur dit simplement : « faites ce que vous voulez, mais un carnaval sans bonbons tombés du ciel grâce à Harry, ma foi, ce n’est pas très amusant »  Amusé, Arthur lui demanda comment faisait ce dragon pour réussir ce tour formidable, et Roland lui raconta que ça prenait Harry quand il riait. Le petit garçon envisageait déjà d’aller chatouiller le dragon pour obtenir une prodigieuse récolte, quand se fit entendre un tonitruant bruit de ferraille.



































































La chose qui s’avançait face à eux ne ressemblait guère à un dragon. Tête de casserole, dos de cassrole, queue de casserole, pattes de casserole. Un animal laid comme celui-ci n’avait assurément aucun pouvoir. La pourfendre ne serait sans doute pas si glorieux qu’ils l’avaient imaginé (pour peu qu’une telle chose puisse se pourfendre), mais ils auraient au moins un exploit à compter en retrant au château. Père et fils se mirent en garde. Tous les dragons de la planète, soucieux de ce qu’il pouvait advenir, firent cercle autour d’eux.

Ce fut Miss Tral qui s’interposa la première.

«  Si vous portez le moindre coup à Lucas, je serai si en colère et pendant si longtemps, que tout l’univers et votre planète avec sera balayé durant des siècles par des raffales de vents, des tempêtes, des ouragans et des cyclones . »

Lola Qwa, parlant à grand peine puisque des litres d’eau dus à l’émotion de la situation jaillissaient de sa bouche ajouta :

« Et moi, je serais si triste que je ne manquerais pas de provoquer raz-de-marée, pluies torrentielles et inondations »

Antonin dit timidement :

« Si Lucas n’était pas là pour régler les disputes, il y en aurait tellement que pour ne plus y penser, je penserais toujours à tout autre chose, et des nuages, il y en aurait tellement que tout l’univers, et votre planète avec, serait totalement obstrué, on ne verrait plus la lumière du soleil, ni la lumière que fait Roland, quand il a des idées »

L’inventeur, puisqu’on parlait de lui, laissa tomber :

« De toutes façons, sans Lucas, des idées, je n’en aurais plus tellement… »

Miss Tral cria :

« Et pour sûr que même notre petit Eloi arrêterait de gazouiller, si une chose si triste devait arriver. Et sans Eloi, plus d’oiseaux »


Ayant vu que gênés, nos deux aventuriers retournaient à leur fusée, Harry ajouta en riant et expulsant à la ronde comme des postillons une poignée de carambars : « Et comme disait Roland, un carnaval sans bonbons tombés du ciel, ma foi, ce n’est pas très amusant »























Installés dans leur fusée et en route pour rejoindre, loin là bas à travers l’univers, la planète terre, Arthur et son père pensaient tous deux qu’au moins, ils auraient des choses à raconter, à défaut de trésor. Et Arthur se disait même que finalement, une planète où existaient des choses si merveilleuses que la pluie, le vent, les nuages, les oiseaux, la lumière, l’odeur de la tarte aux pommes et les bonbons, cela valait assurément beaucoup plus qu’un trésor. Il se disait aussi que dorénavant, pour toutes ces choses, il ne manquerait pas de crier un merci, en espérant être entendu tout là haut, aux confins de l’univers,  bien plus haut que la lune , plus haut encore que le soleil.
Par salsifis
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Mercredi 31 décembre 2008 3 31 12 2008 11:17
    J’ai suivi la route qui deviendrait touristiquement célèbre sous le nom de « Route de Helm et Danko » par un matin de novembre déjà hivernal: la neige était tombée jusque en plaine et le froid régnait avec cruauté. J’ai payé mon billet, j’ai discuté un moment avec le chauffeur du car postal. Nous avons parlé du froid. Je tenais dans ma main gauche la main droite d’un petit garçon qui se réjouissait d’aller à la montagne et dans ma main droite une luge qui s’avèrerait inutile.
    La Route de Helm et Danko part plus ou moins de Neuchâtel pour, après quelques détours, s’enfoncer dans la forêt et partir à l’assaut des montagnes. La forêt était saturée de neige; la neige s’était accumulée partout, les branches des sapins ployaient sous son poids. Ce n’était pas encore la Route de Helm et Danko: ce n’était qu’une portion de route anonyme qui serpentait en pente raide dans la forêt blanche, jusque au col.
    Mon fils regardait par la fenêtre du car postal. Nous parlions de la montagne. J’imagine que, dans sa tête, le car postal roulait à l’assaut des plus hautes montagnes du monde; les reliefs du Jura neuchâtelois devaient lui faire l’effet d’une sorte d’Himalaya. Tout en discutant, je songeais à Helm et Danko. Il m’est venu à l’idée que leur fuite avait pu les mener par ici.
    Helm et Danko m’intéressaient depuis un moment déjà. J’avais déniché leurs noms en lisant les notes de pochette d’un disque de Neil Young: Levon Helm (batterie) et Rick Danko (basse) ont participé à l’album « On the Beach » (Reprise Records, 1974), plus particulièrement à la chanson « Revolution Blues », sur laquelle ils font des merveilles. Helm et Danko: voilà deux noms que je m’étais promis d’utiliser. (Oui: « utiliser ».)
    Or, Helm et Danko avaient pu suivre la route que le car postal gravissait à présent. Aussitôt me sont apparues les conséquences d’une telle possibilité, notamment en termes d’exploitation touristique; et, tout en discutant avec mon fils (c’est-à-dire: tout en essayant de suivre les sentiers impossibles de sa pensée de petit garçon de trois ans) je vis des motels, des snack-bars, des stations-service apparaître au bord de la route; je voyais des monuments commémoratifs, des statues de plastique coloré à l’effigie de Helm et Danko. J’imaginais un immense panneau planté au bord de la route, juste à la lisière de la forêt: « Ici commence la Route de Helm et Danko ». Je voyais tout cela comme au travers d’un fin brouillard: ici un imbécile installerait sa boutique de souvenirs, là un autre imbécile son stand de saucisses, « Chez Paulot, les meilleures saucisses de veau sur la Route de Helm et Danko ». (Un comble: Danko est végétarien.) Les touristes s’y presseraient, des autocars venus des cent douze coins de l’Europe traverseraient en toussant la forêt défunte. Il s’agirait d’autocars de luxe, climatisés, à deux étages, pourvus de toilettes chimiques, pourvus de sièges ergonomiques, pourvus de télévisions, pourvus de chauffeurs rigoureusement abstinents. Tous convergeraient vers cette portion de route en pente, promue au rang de fleuron touristique majeur du Jura neuchâtelois.
    Mon fils soufflait sur la vitre et dessinait des trucs dans la buée.

    Nous sommes arrivés au col: le restaurant, quelques maisons, certaines d’entre elles l’air à moitié abandonnées, un parking; la neige, le froid et le vent. Nous sommes descendus du car postal. Nous avons marché quelques mètres, jusque à l’endroit d’où partent les amateurs de ski de fond. Ce jour-là, personne n’avait eu l’idée saugrenue d’aller faire du ski de fond: le froid et le vent régnaient en bien trop cruels despotes. Il faisait beaucoup trop froid et venteux pour le ski de fond et d’ailleurs beaucoup trop froid et venteux pour faire de la luge avec un petit garçon de trois ans, même chaudement habillé. Aussi n’avons-nous pour ainsi dire pas fait de luge. Nous avons laissé la luge dans un coin. J’ai pris mon fils sur les épaules et nous avons fait une courte balade dans la forêt, un peu plus haut. Nous avons suivi les traces d’un renard. Les branches des sapins ployaient sous la neige. Nous sommes revenus à l’endroit où nous avions laissé la luge.
    Helm et Danko ont pu venir ici. Il est tout à fait possible qu’ils aient trouvé un bref refuge dans le galetas de cette maison-là, à côté de laquelle nous attendait notre luge inutile. Et c’est peut-être dans l’obscurité de ce galetas que Helm a composé, sur une guitare imaginaire, sa fameuse « Ballade de Helm et Danko ». Bien des années auparavant, ce galetas avait servi de bref refuge à des soldats mobilisés. Ils s’étaient entassés là en attendant qu’on veuille bien leur dire à quel point de la frontière ils devaient se poster et attendre. Sur les immenses poutres noires de la charpente Helm et Danko ont pu déchiffrer leurs signatures gravées au couteau suisse: Perret, 1943. Meyer, 1942. Thommen, 1943. Hébin les pauvres types, dirait Danko compatissant. Je te signale qu’on n’est pas non plus à la fête, rétorquerait Helm, de mauvaise humeur.
    Nous avons retrouvé notre luge. Midi approchait. Nous avons traversé la route pour nous rendre au restaurant. J’ai sermonné mon fils pour qu’il se tienne bien sage et qu’il mange comme un grand garçon. Nous nous sommes installés. J’ai commandé des rösti (pour moi), des frites (pour mon fils), de la salade (pour tous les deux mais il était bien clair que mon fils n’en mangerait qu’une feuille et me laisserait le reste); un verre de sirop (pour mon fils) et un ballon de rouge (pour moi). À côté de nous trônait une maquette du restaurant: c’était du beau travail, fignolé avec soin. Aux tables voisines des gens mangeaient, ou finissaient déjà de manger, ou attendaient de manger. De gigantesques cloches de vaches pendaient à l’un des murs. Il était facile d’imaginer que Helm et Danko, au hasard de leur fuite, étaient passés par ici; il était même possible d’imaginer qu’ils avaient trouvé un bref refuge à l’intérieur de la maquette, où une minuscule patronne leur aurait servi de microscopiques assiettes de rösti Mais il était tout aussi facile d’imaginer le contraire: le hasard de leur fuite avait bien pu les mener en d’autres lieux, par d’autres routes, et les touristes qui bientôt pulluleraient sur la Route de Helm et Danko seraient les piètres victimes de leur aveuglement et de mon imagination fébrile.
    Au reste, comment expliquer la popularité internationale dont jouiraient bientôt Helm et Danko ? Peut-être l’humanité a-t-elle besoin, de temps en temps, d’encenser ceux que d’habitude elle réprouve: malades mentaux, marginaux, emmerdeurs publics, délinquants, toxicomanes. Ainsi, tout un chacun peut se faire l’effet d’un rebelle.
    Un miracle eut lieu pendant le repas: plutôt que de brouter péniblement une feuille de salade et de me laisser tout le reste, mon fils mangea avec appétit la moitié de l’assiette, ponctuant son repas d’exclamations inattendues: Qu’est-ce qu’elle est bonne cette salade ! Miam la bonne salade ! C’était tout à fait étrange.

    Nous sommes redescendus en ville par le car postal de 14 heures. Une fois nos estomacs bien remplis, nous n’avions plus rien à faire parmi ces montagnes battues par le vent. Nous étions venus pour faire de la luge; nous n’avions pas fait de luge; à la place, nous avions mangé; tout allait bien.
    Avions-nous vraiment suivi les pas de Helm et Danko ? Plus le car postal s’éloignait du col enneigé et battu par le vent et plus je me persuadais du contraire. Après tout, qui s’intéresse au périple de Helm et Danko sait bien qu’après s’être évadés de l’hôpital psychiatrique en compagnie d’une vingtaine d’autres patients, nos deux héros se sont planqués dans les caves désertes d’une fabrique de pièces d’horlogerie; chassés par le concierge ils ont alors dû s’enfuir et errer pendant des jours et des mois dans les vignes et sur les rives du lac, mendiant nourriture et assistance. Nombre de leurs compagnons n’ont pas survécu à cette errance fébrile, il a fallu abandonner leurs corps en route, les enterrer à la hâte entre deux lignes de chasselas; d’autres sont tombés aux mains de la police, d’autres enfin ont trouvé en chemin un refuge plus ou moins bref, une tanière plus ou moins définitive. Helm et Danko se sont retrouvés seuls mais, contrairement à ce que la légende raconterait aux touristes, ils ne sont pas allés se balader dans la montagne; ils ne sont pas allés manger des rösti miniatures dans la maquette du restaurant de la Tourne.
    Helm et Danko sont partis se cacher en 1983, où la tante de Helm venait d’ouvrir un bistro au centre-ville de Neuchâtel. Le jour, Helm et Danko travaillaient comme serveurs bénévoles. Ils buvaient du rosé avec les habitués et leur racontaient des histoires formidables sur le vingt-et-unième siècle: Et on se baladera tous avec un téléphone dans la poche… Et Arnold Schwarzenegger sera gouverneur de la Californie… La nuit, Helm et Danko dormaient sur les banquettes de cuir. Pour finir, Danko tomba amoureux - D’une jolie fille ! - Non, d’un quadragénaire bedonnant pourvu d’une banane à la Elvis Presley. J’ai toujours bien aimé les quadragénaires un peu gras, dit Danko à Helm, comme pour justifier son étrange béguin. Et alors ? demanda Helm, de mauvais humeur. Alors, rien.
    Danko alla vivre dans le petit trois-pièces d’Elvis et tous deux ils connurent la tiède félicité d’un éternel présent. Helm regagna, semble-t-il, le présent qui était le sien et poursuivit seul sa fuite hasardeuse, de bref refuge en bref refuge, à la recherche d’une tanière définitive.

    Mon fils et moi sommes arrivés en ville au milieu de l’après-midi. L’assiette de salade miraculeuse semblait déjà aussi lointaine que les rivages gris de l’an 1983.
    Nul ne saura exactement ce qu’il advint de Helm: ni moi, ni mon fils, ni les hordes de touristes qui viendront parcourir cette Route qu’il n’a jamais suivie. Tant mieux ! Ses traces disparaissent, comme les traces d’un renard dans la neige au profond de la forêt, là où personne ne va se balader; comme les trucs dessinés dans la buée par un petit garçon, un matin de novembre 2007, le long de la future Route de Helm et Danko.
Par salsifis
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Lundi 8 décembre 2008 1 08 12 2008 10:03
linkUne bloggeuse chère à mon coeur ( http://chrisetcarole.blogspot.com/2008/11/freddie-et-moi_29.html, je vous conseille vivement le détour), m'a envoyé une sorte de jeu semblerait-il courant dans la blogosphère dont je fais à présent partie (parce que je suis une fille hype). Ca s'appelle un tag, et il s'agit simplement de partager 5 titres que l'on aime avant de passer le relais à autrui. Donc, j'y vais...

Je n'ai pas de playlist, juste des vinyls et des cd, mais on va faire comme si, hein...

Il y a une chanteuse que j'aime énormément et qui s'appelle Juliette. Et il y a un album de Juliette que j'aime énormément qui s'appelle Mutatis mutandis, dont beaucoup de titres sont issus de bouquins, qu'elle réinterprète à sa sauce. Par exemple, il est une magnifique nouvelle de Dino Buzatti racontant un voyage en train menant les voyageurs vers un terrifiant et mystérieux destin (ce qui me fait penser que j'aimerais bien faire un article sur Buzatti, et aussi sur Dürrenmatt, dont la nouvelle Le Tunnel me fait penser à celle-ci, et ce souhait restera sans doute lettre morte, telle que je me connais)

Bref, cette nouvelle, à la sauce Juliette, cela donne ceci (et c'est beau)




Sinon, il y a aussi le livre de Genêt, les Bonnes, qui donne ceci :

Juliette - maudite clochette « retour à la liste note moyenne : (4.8 -20 votes) 26 fav. | 3312 vues | 5 com. | 20 votes AJOUTER AUX FAVORISPartager cette vidéoajouter à un bloginviter dans le groupeajouter à une playlistsignaler cette vidéoBuzzer cette vidéoajouter à skype fermer Vous êtes sur la première vidéo. [Le tunnel maudit...] suivant » fermer juliette maudite clochette servante hotel esclave poèsie chanson poète bonne meurtre cloche vieille bourgeoise fric frique Musique Durée : 04:21Pris le : 13 décembre 2006 Permalien : Lecteur exportable :



Bref, tout l'album est du même acabit, et j'adore

Sinon, pour rester dans le littéraire, il y a cette vidéo que j'avais déjà mise ici, le texte intégral de "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier" de Stig Dagerman, interprété et mis en musique par les Têtes raides. C'est long, mais c'est beau.



Beaucoup plus légèrement, j'ai redécouvert Anne Sylvestre récemment, qui je croyais n'avait fait que des chansons pour enfant ou alors des chansons niaises, au pire. Ben non, enfin, pas niaises pour moi en tous cas. Voilà.



Bon, et du coup, je n'en ai plus qu'une à mettre, et Fersen, Brel, Brassens, Barbara et Reggiani se disputent dans ma tête la place... Bon, et bien pour aujourd'hui, et parce que cette chanson m'émeut toujours réellement beaucoup, ce sera Brel, voir un ami pleurer

Et j'envoie ce tag à Fanny, Zorglub, loutre-stupide, mets-ton-manteau-on-s'-en-va, et et-si-tu-n'existais-pas (et si j'avais le droit de dépasser le quota, je citerais en-passant-par-la-lorraine, avec-mes-sabots, et dis-moi-pourquoi-j'existerais, enfin bref, à toutes celles qui par leur commentaires élogieux m'ont décidé à faire carrière dans la création de cuisinières

Par salsifis
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Lundi 10 novembre 2008 1 10 11 2008 10:00
Donc, peut-être ai-je écrit ce texte, peut-être un autre membre de mon ménage l'a-t-il écrit, peut-être l'avons nous écrit ensemble. Mais ceci n'a en somme aucune importance...

LE PETIT DÉJEUNER À L’HÔPITAL PSYCHIATRIQUE



Avant le déjeuner, il avait déjà fumé deux cigarettes, comme à son habitude. Très peu de semaines avaient passé depuis son admission mais les habitudes dans cet endroit poussaient vite comme des champignons.
Les pensionnaires rejoignaient le réfectoire, traînant les pieds sur le linoléum, certains en peignoir, d’autres en training, d’autres avaient déjà mis leurs habits pour la journée, Monsieur Arbogast portait un pyjama rayé boutonné avec soin jusqu’au col, comme d’habitude.
Les boilles de café et de lait étaient fumantes, mais le café n’était pas bon et le lait avait mauvaise haleine,
le thé était froid parce que c’était le thé de la veille au soir,
les petites portions de beurre et de confiture étaient disposées comme d’habitude dans de petits paniers d’osier mais le beurre était trop dur et la confiture sans saveur, et d’aucuns pestaient qu’il n’y avait jamais assez,
le pain était du pain blanc très bon marché, de fabrication strictement industrielle, de grandes livres de pain blanc à la croûte fine et molle comme du papier et dont la mie n’avait pas de goût,
et d’ailleurs le pain était coupé en tranches trop épaisses.
Il essaya d’étaler le beurre sur sa tranche de pain mais le beurre ne voulait pas et restait compact comme de la terre gelée et la mie céda et partit en lambeaux blancs; et pour finir il avait un grand trou dans sa tartine. Comme d’habitude.
Les infirmiers s’affairaient avec une nonchalance étudiée. Ils garnissait leur plateau de petites boîtes, une boîte par patient et dans chaque boîte les médicaments prescrits, aucune erreur évidemment n’était permise.
Ensuite un infirmier circulait entre les tables avec le plateau. « Monsieur Duvanel, Madame Jeanneret, Madame Rodriguez… » et à chacun il donnait sa dose. Les patients recevaient les pilules dans le creux de la main et avalaient vite, tous les médicaments d’un coup, même s’il y en avait cinq ou six; ce geste rapide de la main vers la bouche, suivi d’un peu de café pour faire descendre, comme d’habitude.
« Monsieur Jaquet, Madame Semionova, Monsieur Künzi… » et alors eut lieu l’évènement.

C’est-à-dire qu’il y eut soudain une lueur très forte, un peu comme si la foudre était tombée sur le réfectoire mais sans brûler ni faire de bruit. Tous furent éblouis et quand ils rouvrirent les yeux
le pain avait changé, c’était devenu du bon pain complet, cuit au feu et encore tiède, avec une croûte épaisse et dure et presque noire
et le beurre était doux et fondant
et la confiture était de la confiture maison, aux coings, aux cerises, aux figues, dans des bocaux de verre
et le thé était chaud et sentait la cannelle
et le café était bon et pas trop tiré.

Mais il y avait mieux encore.
C’est que tous étaient guéris ! Le brouillard de la dépression s’était levé, la bise noire de l’angoisse avait cessé de souffler. Tous étaient guéris ! Et ils souriaient !
Dieu devait bien y être pour quelque chose, non ? Dieu, ou un autre type du même genre.
Tous guéris et le pain, du bon pain ! Oui, mais les médicaments n’avaient pas disparu des plateaux et les infirmiers interprétèrent cela comme un signe. Ils avaient bien remarqué que le pain avait subi une transformation et qu’une fumée délicieuse décrivait des points d’interrogation au-dessus des tasses de thé.





Mais ils ne crurent pas les malades qui disaient être guéris; et ils les gardèrent enfermés.
Par salsifis
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